Je voeu innover l’individualisme.

Innover c'est penser à coté de l'individualisme avec AllWeWish

Celui qui s’intéresse à la construction d’un monde meilleur doit incontestablement se poser la question de l’individualisme. Il représente « à la fois le propre de la civilisation occidentale et l’épicentre de la modernité. » 1 Depuis près de 400 ans2 et « je pense donc je suis », il aurait guidé les peuples occidentaux vers leur émancipation. Il serait devenu aussi synonyme de société du « chacun pour soi ». Le Figaro titrait par exemple récemment « Les Français jugent la société française minée par l’individualisme. » 3

Quelle place l’individualisme occupe-t-il donc dans notre société ? Pour répondre à la question, il faut d’abord comprendre ce que l’on entend par « individualisme ». La définition officielle nous amènera à deux comportements antagonistes : l’égoïsme et l’altruisme. Nous évaluerons leur importance dans notre Société, dans les perceptions mais aussi les habitudes de nos contemporains. Nous étudierons comment l’un et l’autre ont atteints leur niveau actuel pour les faire encore évoluer… et innover le monde.

Vous avez dit individualisme?

Innover le monde et l'individualisme avec AllWeWishIndividualisme: n.m. 1. Théorie ou tendance qui voit dans l’individu la suprême valeur dans le domaine politique, économique et moral. 2. POLIT.,ECON. Théorie ou tendance visant au développement des droits et des responsabilités de l’individu. L’individualisme en matière économique. >libéralisme. Individualisme poussé jusqu’à la négation de l’Etat. >anarchisme. 3. SOCIOL. Doctrine selon laquelle l’explication dernière des faits sociaux se trouve dans l’individu. 4. COUR. Attitude d’esprit, état de fait favorisant l’initiative et la réflexion individuelle, le goût de l’indépendance. >non-conformisme, originalité. L’individualisme s’oppose au conformisme et au grégarisme. « Le communisme ouvrier et l’individualisme paysan. » JAURES – (5.) PEJ. Tendance à ne vivre que pour soi. >égoïsme, solipsisme. Un individualisme farouche.

Le Petit Robert4 présente donc 5 définitions de l’individualisme : La première place l’individu au centre, libre mais aussi responsable de sa vie ! La seconde, preuve de l’intérêt de la première, l’étend aux décisions politiques et économiques qui pourraient développer ou favoriser l’individualisme. La troisième définit le terme, non plus comme un objectif mais comme une explication de l’évolution sociale. Les décisions politiques et économiques semblent avoir porté leur fruit ! La quatrième, sens courant et connu de tous, définit l’individualisme comme un état d’esprit et de fait qui favorise l’action et la réflexion individuelles. Elle semble rappeler par là l’importance de l’esprit critique. Les linguistes qualifient le dernier sens de « péjoratif ». C’est celui qui rapproche l’individualisme de l’égoïsme, il s’agit de la tendance à ne vivre que pour soi.

A la lecture de ces définitions, l’individualisme en tant que tel n’a rien de nocif. Au contraire, à travers lui, hommes et femmes sont placés au centre du monde. Ils sont désignés à la fois capables et responsables de leur vie. En outre, cette responsabilité et ces capacités, encouragées à un niveau collectif, ont déjà été les moteurs de l’évolution de notre société. Elles peuvent l’être encore. Elles peuvent l’être encore mieux. Seule la toute dernière définition proposée semble mériter réflexion ou opposition.

Bon et mauvais individualismes

Distinguer le bon du mauvais individualisme n’est pas seulement affaire de linguistes. Chaque année, le CREDOC5 étudie la cohésion sociale en France. Ses derniers résultats, parus en juin 2013, indiquent que les Français en recherche davantage (c’est une bonne nouvelle en soi). Pour plus de 80% d’entre eux, la cohésion sociale serait « fragile voire inexistante. » A qui la faute, d’après eux ? A l’individualisme ! Il est désigné premier coupable pour expliquer ce manque de socialité dans notre Société. Les Français sont même deux fois plus nombreux à accuser « les comportements individualistes » (32%) qu’à mentionner les discriminations (16%). Les auteurs de l’étude doivent pourtant reformuler le constat : « L’image d’une société où règne le chacun pour soi est profondément ancrée dans les représentations. » 6

Le mauvais individualisme, celui qui minerait la Société, correspondrait donc à l’égoïsme. Ce n’est pas là l’avis de quelques gurus ou d’un nouvel auteur en développement personnel mais bien celui d’un tiers de la population française : Messieurs et Mesdames tout-le-monde premiers constituants de cette société égoïste qu’ils regrettent.

Si nous retenons l’individualisme pour décrire la place de l’homme dans ce monde que nous voulons transformer, nous devrions soustraire l’égoïsme de ses acceptions actuelles. Le bon individualisme serait donc celui qui place l’individu au centre de ses décisions, à la fois libre et responsable, sans que celles-ci ne limitent la liberté (ou la responsabilité) de choix des autres individus.

Pourtant nous pourrions aller plus loin. Plutôt que d’éliminer simplement l’égoïsme nous pourrions le remplacer voire le transformer en quelque chose de plus noble.

Altruisme et égoïsme

La frontière entre l’égoïsme et son contraire, l’altruisme, est en effet plus perméable qu’elle ne le semble. D’après Hayek, prix nobel d’économie et libéral convaincu, par exemple, « l' »ego » dont les gens étaient censés se préoccuper exclusivement, incluait comme allant de soi la famille et les amis. » 7 D’après lui, l’égoïsme aurait même pu rester un moteur si « cette définition avait inclus tout ce qui avait effectivement de la valeur pour les gens. » 8

D’autres chercheurs ont observé d’autres ponts entre les deux comportements antagonistes qu’ils les aient nommés « altruisme égoïste » ou « altruisme réciproque ». Le projet AllWeWish compte sur un lien supplémentaire pour faire participer les plus égoïstes à la construction d’un monde meilleur.

Altruisme égoïste

C’est un autre Autrichien, spécialiste du stress et contemporain d’Hayek, Hans Selye, qui le premier a évoqué l’altruisme égoïste. « C’est un instinct naturel chez tous les êtres vivants que de s’occuper d’eux-mêmes. Et tous les principes moraux n’y changeront jamais rien. Mais le désir d’être utile, de faire du bien aux autres, fait aussi partie de cet égoïsme naturel, car nous sommes des êtres sociaux qui avons besoin de ce respect, de cette gratitude. C’est une condition essentielle de notre sécurité en société : personne ne voudra détruire quelqu’un qui lui est utile, ni même lui nuire. Sur le strict plan biologique, il n’y a donc aucune opposition entre l’égoïsme et l’altruisme (…) Vous n’avez de valeur et de sécurité qu’en fonction de vos réalisations passées et de vos capacités actuelles. En d’autres termes, votre valeur est fonction de votre aptitude à ‘mériter l’amour de votre prochain. » 9

C’est d’ailleurs aussi un peu l’idée que l’on retrouve derrière la théorie du « gêne égoïste » de Dawkins. Sa réflexion est née de l’attachement parent-enfants. Il voulait comprendre pourquoi dans toutes les cultures les parents pouvaient donner leur vie pour protéger celle de leurs enfants. En généticien, sa réflexion l’a mené aux gènes. D’après lui, ceux-ci utiliseraient le corps humain comme un véhicule pour se perpétuer. En luttant pour leur survie, ils lutteraient aussi pour celle de leur hôte. Ainsi, les parents protégeraient leur progéniture pour protéger leurs propres gênes. D’autres chercheurs ont présenté cet altruisme plus clairement : « Les gènes doivent coopérer pour former un génome dans une cellule, les cellules doivent coopérer pour former un organisme multicellulaire (Koschwanez et al. 2011), et les organismes multicellulaires doivent coopérer pour former une société (Bourke 2011 : 5) » 10

Altruisme réciproque

Individualisme et coopération, l'ascension et la cordée avec AllWeWishOn voit mal ce qui différencie cette coopération calculée, de ce que Robert L.Trivers a appelé l’ « altruisme réciproque » et a défini comme « l’échange entre individus d’actes altruistes à des moments différents. « 11 D’après lui, « dans une société animale, un individu en aide un autre, soit en prévision d’être lui-même aidé en retour, soit de l’être éventuellement par un autre membre de l’espèce. » 12 Par là, Trivers élimine carrément l’idée d’actes désintéressés. Ainsi, un homme qui en sauve un autre de la noyade attend qu’on lui rende un service en réciprocité dans d’autres circonstances.

Cette théorie pourrait par ailleurs expliquer une différence fondamentale de l’être humain dans sa relation aux enfants. A la différence des (autres ?) grands singes, les êtres humains sont les seuls à s’occuper régulièrement des enfants des autres. Outre les rapports rémunérés de garderie ou d’éducation, nous le faisons aussi au travers de l’adoption ou de l’alimentation. « Alors que chez les autres grands singes, les soins aux enfants sont assurés à 100% par la mère (mais on connait des cas d’adoption) la moyenne chez les humains est d’environ 50% (Tomasello, 2009), le reste de l’aide venant des coopérateurs. » 13

Egoïsme altruiste ?

L’individu ne pense pas toujours aux conséquences que peuvent porter ses actes et il peut coopérer sans même le savoir. En plus de lutter contre l’égoïsme, AllWeWish propose de l’utiliser. Motivé par son désir personnel et informé de l’étendue de ses possibilités ainsi que de tout ce qu’il a à gagner, chacun peut en effet contribuer à un monde plus juste et plus propre. C’est pour cela que l’association accepte tous les vœux, même les plus égoïstes et les plus matérialistes. En introduisant des solutions concourant à des vœux plus altruistes dans ses réponses, nous espérons amener les wishers égoïstes à des actions altruistes.

Pour privilégier la coopération dans ce nouveau monde que nous voulons construire, nous pouvons et nous devons tolérer le moteur égoïste d’actions positives. Une partie de cet article est d’ailleurs consacré à présenter et démontrer les nombreux avantages personnels pouvant être tirés de la coopération. La fin justifierait ici en quelques sortes les moyens.

De l’individualtruisme à l’individumanisme

Ces ponts repérés entre l’égoïsme et l’altruisme permettent d’adapter et d’améliorer le sens à donner à l’individualisme pour y inclure un certain altruisme.

L’individu placé au centre des préoccupations individuelles ne serait plus sa propre petite personne, l’ « égo » au sens le plus strict. L’individu au cœur de l’individualisme serait « l’autre », l’ « alter ». L’individualisme se transformerait en individualtruisme. Mais à travers l’autre, ses enfants, ses parents, ses amis, c’est aussi l’Humanité que nous aidons. Déplacer le bénéficiaire de l’aide de l’ « autre » à l’humanité dans son ensemble, rappelle l’utilité sociétale de l’action et augmente les enjeux. Le déplacement permet aussi de dépasser les affinités personnelles pour avancer vers l’intérêt collectif. L’individualisme deviendrait alors individumanisme.

Il désignerait les principes et surtout les pratiques qui placent l’Homme (avec un grand H)
au centre des décisions prises par les individus à la fois libres et responsables de leurs choix et conscients de leur impact sur la Société dans laquelle ils évoluent.

Il n’existerait donc pas deux mais trois individualismes. Le premier, le mauvais se rapprocherait de l’égoïsme et serait à bannir. Le second, le bon, serait débarrassé de ce qui fait passer l’individu devant ses congénères et serait en fait assez proche des premières définitions évoquées. Le troisième, encore meilleur, altruiste ou humaniste, mettrait la coopération au centre des choix individuels. Prometteur des plus grands et des plus beaux changements de notre Société occidentale, c’est lui qu’il faudrait promouvoir.

De toute évidence ce troisième individualisme, le meilleur, se rapprochait d’ailleurs du personnalisme. Un mouvement intellectuel apparu dans les années 30 en réaction à la crise économique et dont Wikipedia nous apprend qu’il repose sur l’école Kantienne et sur la subtile distinction de l’individu et de la personne. L’individu, « rejeton des tendances aliénantes du monde moderne (…) qui a sacrifié sa dimension spirituelle et son potentiel d’énergie créatrice et de liberté, au profit d’un idéal petit-bourgeois (…) qui ne vise qu’au bien-être. » La personne, elle serait un tout, chair et âme, encore conduit par de grandes valeurs…14

Pourquoi ce courant ne s’est-il pas propagé ? Comment s’est-il éteint ? Nous trouverons peut-être la réponse en voyant comment, depuis la deuxième guerre, l’individualisme a laissé la place à l’égoïsme. Etudier cette évolution, nous permettra d’envisager les moyens d’une nouvelle transformation, les pistes d’une future progression… vers plus d’altruisme.

L’apogée et la fin de l’individualisme égoïste

Individualisme, fin du collectif: tous dans la merdeYochai Benkler est professeur à l’Université de Harvard. Depuis une vingtaine d’année, il étudie les réseaux et la coopération. Dans un excellent article intitulé comme une réponse à Dawkins « The Unselfish Gene » il expliquait la prédominance de l’égoïsme dans notre société par 4 phénomènes : La vérité partielle, la simplification, l’Histoire et l’habitude.

La vérité partielle entend qu’à un moment ou à un autre nous avons tous fait preuve d’égoïsme et nous avons tous été confrontés à lui. L’égoïsme existe et personne ne peut le nier. Le problème est que notre esprit tend à la généraliser.

Ce premier phénomène est très souvent complété par un processus mental que Benkler appelle la simplification. Il le définit comme la tendance irrésistible de l’esprit humain à chercher une explication simple aux phénomènes complexes. Celle trouvée fut-elle simpliste, c’est elle qui sera retenue (« Si il est passé devant moi, c’est parce que c’est dans la nature humaine » 15 ).

L’Histoire ? Avec un grand H, Benkler rappelle que pendant la guerre froide les recherches qui trouvaient des tendances coopératives dans le genre humain étaient jugées comme des menaces pour le bloc de l’Ouest. Soit elles étaient enterrées, soit elles ne faisaient pas grand bruit. A nous de compléter cette description du rôle de l’Histoire, par son pendant positif. Si le régime libéral pouvait étouffer les découvertes « coopératives », il pouvait aussi promouvoir un individualisme dur.

« The Fountain Head » de Ayn Rand paru en 43 pourrait connaître le plus grand succès dans les années 50 comme « The Virtue of Selfishness » paru en 1963. L’ « égoïsme rationnel » défendu par l’auteure justifiera plus tard la naissance du mouvement libertarien et le libéralisme le plus sauvage des années 80. 16 En 1976, Richard Dawkins leur aura donné leur raison biologique avec « The Selfish Gene. » 17 Une œuvre dont il regrettera plus tard la mauvaise compréhension18 … et sur laquelle nous reviendrons. Dans la même idée, on peut également mentionner la théorie des besoins d’Abraham Maslow. Celle-ci devait représenter les motivations de l’homme occidental dans les années 60. Depuis, son statut est passé de modélisation à modèle : « avant de se préoccuper des autres, il faut se préoccuper de soi ». L’un de nos articles a été consacré à cette réflexion. 19

Avec l’habitude (et un petit h), le professeur Benkler rappelle encore que deux générations se sont succédées depuis les années 50. La première a pu transmettre une certaine compréhension (NDLA : simpliste) du monde à sa progéniture et la seconde est peut-être en train de le faire. Pour appuyer cette théorie, nous devons ajouter ici qu’elle est appuyée par le rapport CREDOC précité. 20 Celui-ci montre assez clairement une certaine banalisation de l’individualisme (ou de l’égoïsme) au fil des générations en France. Les pratiques individualistes sont jugées responsables du manque de cohésion sociale par 23% des 18-24 ans mais par 38% des plus de 70 ans. 21

Cette habitude ne naît pas seulement dans l’éducation des parents. Coachs, psychologues et psychothérapeutes ont compris que le patient est aussi client (depuis quelques années le marché explose) et que certains discours sont plus faciles à vendre. Certains d’entre eux dressent le profil des amis, des parents ou des enfants toxiques, plutôt que de dessiner les voies de l’introspection. Ils encourageront à se détacher de ses responsabilités. A coté de ces conseils parfois publiés en 200 pages, notre société de consommation regorge de messages publicitaires (« Parce que je le vaux bien »), les marques revendicatrices (« Egoïste ») et de titres en forme de slogan ( « Soyez égoïstes et votre couple durera plus longtemps ») à caractère égoïste. Or, comme nous l’avons vu dans un autre article, le point de contagion d’une tendance est atteint grâce au rôle des connaisseurs mais aussi à l’environnement.

Nous pouvons pousser plus loin l’explication de cet environnement banalisant ou généralisant l’égoïsme. Au regard déjà éclairant de Yochai Benkler, nous pouvons ajouter ceux d’autres scientifiques.

La société de consommation, c’est aussi la multiplication du choix pour ceux qui en ont les moyens. Or plus on a le choix, plus on devient égoïste. C’est le résultat de plusieurs études réalisées par les psychologues Krishna Savani (Université de Columbia à New York), Nicole M. Stephens (Université du Nord-Ouest dans l’Illinois), et Hazel Rose Markus (Université de Stanford en Californie). 22 Or, depuis plusieurs années ce choix s’est aussi étendu auprès des classes moins favorisées. Zara, H&M, Ikea et d’autres ont démocratisé une certaine consommation. Cette démocratisation en multipliant les offres a peut-être aussi augmenté l’égoïsme de sa cible… lui permettant de rejoindre le niveau d’égoïsme des plus riches…

C’est aussi le résultat de plusieurs études scientifiques. Celles-ci ont été conduites à l’Université Berkeley et montrent que plus on est riche, plus on est égoïste. Le phénomène a été démontré en labo, à l’école et au volant, auprès d’adultes comme auprès d’étudiants… Les conducteurs de voitures de luxe respecteront 4 fois moins les priorités que les autres chauffeurs et l’écart grandit encore s’il s’agit de laisser passer un piéton. Les étudiants aux statuts socioéconomiques les plus élevés auront également moins de chances de rendre la monnaie s’ils doivent prendre un café pour quelqu’un d’autre. Ils en auront par contre plus de prendre des friandises qui ne leur seraient pas destinées… Et les résultats montrant un moins grand souci des autres se multiplient au gré des expériences de l’équipe (qui défend son objectivité). 23

Avant de sombrer dans le simplisme et d’intenter un procès aux riches (ou à l’argent), ces expériences ont aussi montré que le comportement d’une même personne évoluait selon qu’elle se sentait plus ou moins riche que les autres. D’après les chercheurs, l’explication résiderait dans le fait que le riche, ou celui qui se sent riche, se sent moins dépendant des autres et en particulier des plus pauvres. Il leur accorderait alors moins d’attention. A contrario les personnes aux revenus plus modestes se sentent davantage menacées et, par conséquent, se montrent plus solidaires. 24 Cette pauvreté financière leur donnerait même des capacités cognitives supplémentaires : Ils décoderaient plus facilement les expressions faciales et seraient capables de plus d’empathie. 25

Avant de blâmer les riches, nous devons également signaler une autre découverte de ces expériences. L’empathie et l’égoïsme d’une même personne évoluent avec son sentiment de richesse et le sentiment d’indépendance qui y est associé. Nous sommes donc tous exposés à cet égoïsme. A coté de cette découverte scientifique, notre expérience personnelle et un peu d’introspection nous apprendront peut-être également que ce sentiment d’indépendance (et l’égoïsme qui s’y associe) varie également selon la « qualité » de notre interlocuteur. Dans la rue, au quotidien, n’accordons-nous pas plus facilement du temps ou notre aide à ceux qui nous semblent appartenir à notre classe sociale plutôt qui semble issus de classes inférieurs? La question est ouverte, chacun y importera sa propre réponse… éventuellement avec l’aide de sans-abris, qui témoigneront  des regards fuyants ou méprisants…

Lors de la campagne présidentielle américaine de 2000, Al Gore était opposé à Georges W.Bush. L’une des principales mesures qu’il proposait pour succéder à Bill Clinton était un impôt touchant le 1% d’Américains le plus riche. Le Time magazine demanda à la population si elle faisait partie de ce pourcent visé par la proposition démocrate : 19% des Américains pensaient en faire partie et un autre 20% pensait pouvoir le rejoindre un jour. 26 Outre les difficultés de réforme politique que ces résultats laissent entrevoir, ils montrent que l’on se croit souvent plus riche que l’on ne l’est. Ajoutés aux études précédentes, ils indiquent aussi qu’une large portion de la population est plus dépendante des autres qu’elle ne le pense.

Même ajoutés à l’élargissement de l’écart entre riches et pauvres, ces constats n’expliquent pas à eux seuls l’expansion de l’égoïsme.

Individualisme Chef d'orchestre avec AllWeWishPour justifier celui-ci, il faut considérer la place occupée par les riches dans notre Société. Les leaders d’opinions (économiques, médiatiques ou politiques…) sont souvent mieux payés et jouissent toujours du pouvoir inhérent à leur statut. Des neurologues canadiens ont montré l’impact de ce pouvoir sur l’activation des zones cérébrales de l’empathie. 27 Plus on se sent puissant, moins on se soucie des autres. Sans doute avec le sentiment d’indépendance des autres, chefs d’entreprise, chefs de produit, créatifs, stylistes, animateurs, rédacteurs en chef, journalistes, ministres, parlementaires peuvent devenir plus égoïstes avec le statut qu’ils acquièrent. Ce sont eux que l’on entendra dans les médias ou que l’on suivra dans les entreprises.

Même les petits puissants (managers intermédiaires, petits patrons…) peuvent voir leur considération des autres diminuer avec l’apparition d’un sentiment d’indépendance. Ils serviront peut-être d’exemples à ceux qui semblent dépendre d’eux. Ils donneront peut-être l’impression que pour réussir, il faut d’abord penser à soi. A la fois acteurs de la transmission et façonneurs de l’environnement, certains d’entre eux ont certainement joué un rôle dans le développement de notre société individualiste. Ils ont tous un rôle à jouer dans son futur déclin. Comme l’indique Christoph Adami, « sur le court terme, l’égoïsme peut se révéler porteur, mais pas sur le long terme. » 28

Les avantages de l’individumanisme

C’est humain, en cherchant dans notre vécu et dans nos expériences, nous avons tous ressentis du plaisir en coopérant que ce soit en jouant ou en travaillant en équipe. Pour promouvoir un comportement plus orienté vers les autres, il semble pourtant important de rappeler les avantages de l’altruisme.

Au niveau individuel

Les avantages procurés par l’altruisme et la coopération au niveau individuel sont nombreux. Les 16 millions de bénévoles français c’est-à-dire 32% des plus de 18 ans peuvent en témoigner (comme tous ceux qui ont pu « profiter » de leur aide) :

« Il est reconnu que d’aider les autres permet de se sentir heureux. Je confirme, ça fonctionne! Au delà de l’aspect personnel, je pense que si nous voulons léguer à nos enfants une terre qui ressemble à quelque chose, il est urgent d’agir. Cela m’a également ouvert les yeux en tant que citoyen par rapport à la source des problèmes. » (Thomas, 43 ans, chef de projet informatique et bénévole d’Action Contre la Faim à Toulouse depuis 7 ans)

« L’ambiance d’amitié, de partage, d’échanges entre tous, la joie de vivre des personnes handicapées qui nous « portaient » littéralement, ont fait de ces séjours des moments très forts et inoubliables dans ma vie. Ce sont de loin les meilleures « vacances » que j’ai passées. Pour moi faire du bénévolat c’est donner aux autres, mais c’est recevoir en retour mille fois plus que ce que l’on a donné! (Et pour l’anecdote, des années plus tard c’est un des bénévoles rencontré là-bas qui est devenu mon mari.) » (Marie-Josée, âge et profession inconnus et bénévole à l’ Association des Paralysés de France)

« Je dois préciser que dans les petites communes, souvent par manque de moyens, la mise en place et le maintien d’un service culturel comme la bibliothèque repose uniquement sur la notion de bénévolat. En gros, pas de bénévoles, pas de bibliothèque. D’un point de vue personnel, cette activité m’apporte une petite bouffée d’énergie et de fraîcheur tout à fait salutaire dans le sens où elle me permet de concilier le plaisir de me sentir utile tout en évoluant dans un domaine culturel qui m’est à la fois cher et familier. D’autre part, n’oublions pas qu’à l’heure où beaucoup de petits villages meurent, une bibliothèque c’est aussi une façon de maintenir un certain lien social. » (Françoise, 37ans, maman passionnée de lecture et bénévole à la bibliothèque municipale)

Nous n’avons pas trouvé d’études sur le taux de rencontre et la création de couples au cours d’activités bénévoles. Elles sont par contre nombreuses à confirmer ces témoignages au niveau scientifique :

Coopérer procure du plaisir
C’est biologique aussi. Depuis 2002, nous savons que certaines régions cérébrales comme celle du striatum, associée à la satisfaction, sont davantage activées lorsque nous coopérons entre humains (Rilling et al. 2002). Elles le sont aussi davantage quand nous faisons confiance aux autres. 30

Coopérer est bon pour la santé
Selye, ce spécialiste du stress que nous avons déjà abordé au sujet de l’altruisme égoïste estime non seulement que les principes de coopération qu’il défend permettent de mieux gérer le stress. 31 D’autres recherches plus récentes ont par ailleurs montré qu’une démarche altruiste un facteur de santé et de mieux-être .32

Coopérer permet de vivre plus longtemps
Est-ce le résultat de ce plaisir ou de cette meilleure santé ou un effet direct de la coopération ? Si la réponse est incertaine, il a par contre été démontré que l’intensité des interactions sociales accroît la longévité des primates non humains (Silk et al. 2010) comme celle des humains (Holt-Lunstad et al. 2010) 33

Au niveau collectif

Individualisme et coopération, la chasse collective à Lascaux 20000ans (AllWeWish)L’altruisme présentent aussi des avantages au sein des organisations. Le développement de sites comme Wikipedia ou Tripadvisor et des nombreux programmes « Open Source » (Linux, WordPress, OpenOffice…) le prouvent. Basées sur l’entraide et la coopération, ces créations sont d’autres exemples du monde -quand-même- altruiste dans lequel nous vivons. Elles sont devenues les principales concurrentes des multinationales préférant toujours la carotte et le bâton pour tirer le meilleur des Homo Oeconomicus qu’elles croient employer.

Coopérer favorise la créativité
En 2011, une recherche l’a prouvé en demandant à deux groupes de volontaires de trouver un moyen de s’échapper d’une tour. Le prisonnier disposait d’une corde trop courte de moitié. La solution (séparer la corde en deux sur la longueur et nouer les deux morceaux ensemble) a été trouvée par moins de la moitié du premier groupe et par deux tiers du second. Les volontaires du premier groupe devaient s’imaginer à la place du prisonnier. Les volontaires du second groupe devaient délivrer un ami. 34

Coopérer est un meilleur moteur
Au sein des hôpitaux, l’hygiène est essentielle. Pourtant des études ont montrés que les infirmiers ne se lavaient pas assez les mains (principalement parce qu’ils se pensent immunisés contre les microbes). Pour l’encourager à le faire, les hôpitaux ont utilisé deux types d’affiches. Certaines rappelaient au personnel les risques encourus pour leur propre santé, les autres ceux encourus par leurs patients. Les éviers décorés du deuxième type d’affiches étaient utilisés davantage. 35

Voilà des avantages particulièrement utiles dans le monde de l’entreprise. L’altruisme en présente d’autres au niveau sociétal.

Au niveau sociétal

L’altruisme existe aussi en dehors des organisations, 2 Français sur 3 avouent par exemple se rendre des services entre voisins. 36 Cette plus-value pour la Société est évidemment difficile à quantifier. Elle s’illustre à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du groupe.

A l’intérieur, Coleman l’appelle le « Capital Social ». Les liens sociaux peuvent par exemple assurer que l’individu respecte les attentes du reste du groupe en matière d’entraide mais aussi de respect des règles. 37 Cette sorte de pression du groupe peut entraîner une diminution des besoins de répression et donc des dépenses publiques. Dans de nombreux pays, l’altruisme compense également l’absence de sécurité sociale. Les enfants prenant par exemple soin de leurs parents jusqu’à leur décès. Loin de regretter le trop bon développement des nôtres ou l’augmentation des libertés individuelles entraînée par la diminution de la pression du groupe, nous devons seulement constater qu’une plus grande cohésion sociale entraînerait une diminution du besoin d’intervention publique.

Au temps de la mondialisation, la coopération pourrait s’avérer un avantage compétitif de taille. En effet, les recherches ont montré que quand des groupes entrent en compétition, ce sont ceux où la coopération est la plus forte qui en sortent gagnants (Frith & Frith 2008). Dans le passé et au cours de notre (pré)histoire, ce serait d’ailleurs au niveau des groupes que la sélection se serait opérée. La capacité des groupes à s’entraider a été un avantage adaptatif et les plus coopérateurs d’entre eux ont davantage survécu que les groupes moins coopérateurs (Bowles & Gintis 2011). 38 C’est donc à la fois le rappel des scènes de chasse collectives rappelées et la nature égoïste de l’homme à nouveau écornée.

Promouvoir l’individualtruisme

Robert Axelrod est lui aussi chercheur mais ses recherches portent sur la science politique. En spécialiste de la coopération, il donne quatre conseils aux dirigeants nationaux et à qui souhaite survivre et gagner dans un monde égoïste39 :

• Ne soyez pas envieux (Don’t be envious): Ne comparez pas votre succès aux autres
• Ne soyez pas le premier à trahir (Don’t be the first to defect): coopérez et ne soyez jamais le premier à trahir
• Rendez la pareille (Reciprocate both cooperation and defection): rendez la trahison pour la trahison, la coopération pour la coopération
• Ne soyez pas trop malin (Don’t be too clever): Affichez votre jeu.

Pour dépasser la survie et promouvoir l’altruisme, il faut aller plus loin.

A l’altruiste qui souhaite faire évoluer la Société dans laquelle il vit, nous conseillons la ruse et la non-réciprocité de la trahison. Bien entendu, il ne sera ni naïf ni pigeon. Il sera autant conscient des intentions de son interlocuteur que de son objectif personnel. Il affichera le plus grand et le plus sincère altruisme. Il connaitra aussi les limites de son engagement. Il osera, enfin, quand les limites seront atteintes, exprimer ses efforts à son concurrent et peut-être lui poser la question de la réciprocité. Ce n’est là nul parole d’évangile mais l’application d’un constat scientifique : En effet, Fehr et Fischbranner et d’autres comme Lee Ross40 ont montré que « l’égoïste se met à coopérer quand il est face à un altruiste… » L’adoption d’un comportement coopératif par un individu induit d’ailleurs, par imitation, des comportements similaires dans son entourage (Fowler & Christakis 2010). 41

L’altruiste militant se rappellera qu’il n’est pas seul (surtout si il a partagé cet article avec des amis), qu’il peut compter sur la force du groupe des coopérants (quand même 16 millions de bénévoles en France). Il se rappellera qu’« expérimentalement on arrive à montrer que dans une population de joueurs une petite population de « gentils » (par exemple des donnant-donnant) suffisent à résister face aux « méchants » (en fait ils les font même assez rapidement disparaître). » 42

*Je peux m’anticonformer

Les réflexions de Malcolm Gladwell dans le Tipping Point43 (déjà présentée dans un autre article) rappellent la tendance naturelle au conformisme… Pour promouvoir l’altruisme, nous aurons également besoin d’anticonformistes ! Nous avons vu que certains milieux sont plus en proie à l’égoïsme « de base ». Certaines classes, certains métiers. Nous savons aussi qu’un grand nombre d’entreprises favorisent la compétition pour améliorer la productivité. A l’heure où de nombreux cadres réorientent leurs carrières pour lui donner plus de sens, ses entreprises n’ont jamais eu autant besoin d’anticonformistes pour évoluer. Puisqu’elles rassemblent sinon les individus les plus égoïstes, les comportements les plus égoïstes, elles apparaissent comme les meilleurs endroits d’une certaine propagande. Membres des cercles de pouvoir, les altruistes militants doivent faire preuve d’une plus grande indépendance. Ils en retireront aussi un plus grand mérite.

Je vœu savoir pourquoi il faut le dire.

* Je peux approfondir la question

La majeure partie des articles sur lesquels celui-ci se base sont accessibles sur la toile. Les voici:
1 LAURENT, A. « Histoire de l’Individualisme », Que sais-je ?, Presses universitaires de France, 1993, 126pp.
2 Ibidem note 1
3 « Les Français jugent la société minée par l’individualisme », Le Figaro, 15 juillet 2013.
4 Le nouveau Petit Robert, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, édition 2009, Paris 
5 Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Conditions de vie
6 HOIBIAN, S. « Les Français en quête de lien social. Baromètre de la cohésion sociale 2013 », Credoc n°262, étude réalisée à la demande de la Direction Générale de la Cohésion Sociale Mission Analyse stratégique, synthèse et prospective, juin 2013, 105pp.
7 HAYEK, F. « Vrai et faux individualisme », 1946, 21 pp.
8 Ibidem note 7
9 SELYE, H. Stress sans détresse, Éditions La Presse, 175pp.
10 CANDAU, J. « Pourquoi coopérer », Terrain, Revue d’Ethnologie de l’Europe, n°58 (2012), pp.4-25
11 TRIVERS, R. L. « The Evolution of Reciprocal Altruism », Quarterly Review of Biology n°46 (4) : 35-57.
12 Ibidem notre 11
13 Ibidem note 10
14 Le Personnalisme, Wikipedia
15 L’exemple nous rappelle quelques études sur l’optimisme que nous aborderons au point suivant
16 Ibidem note 1
17 DAWKINS, R. « The Selfish Gene », Oxford Univ Press, 1979, 385pp.
18 DAWKINS, R. « Nice Guys finish first », BBC, 1986, 45mn
19 AllWeWish, Je vœu retourner la pyramide.
20 Ibidem note 6
21 Ibidem note 6
22 SAVANI, K., STEPHENS, N., & MARKUS, H., « The Unanticipated Interpersonal and Societal Consequences of Choice: Victim Blaming and Reduced Support for the Public Good », Psychological Science cité par YONG, E. « Not my concern – how choice can make us more selfish », DiscoverMagazine, 9 mai 2011
23 PIFF, P. « Wealth and the Inflated Self: Class, Entitlement, and Narcissism », Personality and Social Psychology Bulletin, 2014, Vol.40 pp.34-43;
24 PIFF, P., STANCATO, D., CÔTÉ, S., MENDOZA-DENTON, R., KELTNER, D., « Higher social class predicts increased unethical behavior », Proceedings of the National Academy of Sciences, Mars 2013, Vol.109, pp. 4086-4091
25 PIFF P. et al, « Having Less, Giving More: The Influence of Social Class on Prosocial Behavior », Journal of Personality and Social Psychology, 2010, Vol. 99, No. 5, 771–784
26 BROOKS D., The Triumph of Hope Over Self-Interest, NewYork Times, 12 janvier 2003
27 HOGEVEN, J., INZLICHT, M., SUKHVINDER, S. O., « Power Changes How the Brain Responds to Others », Journal of Experimental Psychology, Juin 2013
28 « Pourquoi être un gros égoïste ne vous aidera pas », Knack/LeVifL’Express, 6 août 2013
29 PROUTEAU L., Enquête sur la vie associative en France en 2010 : résultats préliminaires, Ministère de l’Education Nationale, de la Jeunesse et de la Vie Associative, 2011
30 Ibidem note 10
31 SELYE, H., « Stress and Physical Activit y », McGill Journal of Education, Vol 11, No 001 (1976), pp.11-12
32 GRIFFITHS, S. « Be happy – your genes will thank you for it: Doing good leads to strong immune cells », DailyMail, 30 Juillet 2013.
33 Ibidem note 10
34 PINK D., Daniel H Pink: employees are faster and more creative when solving other people’s problems, Telegraph, 22 mai 2011
35 JANSON, M. How to get Doctors to give a hand, GreaterGood, 26 octobre 2011
36 Ibidem note 6
37 STEINER, Ph. La Sociologie économique, Collection Repères, La Découverte, 3e Edition, 2007
38 Ibidem note 10
39 AXELROD, R. « The Evolution of Cooperation », résumé en 9pp. de l’ouvrage du même nom paru à NewYork : Basic Books, 1984
40 BENKLER, Y. « The Unselfish Gene », Harvard Business Review, Juillet–Août 2011, p.7
41 Ibidem note 10
42 BEAUFILS, B. « L’égoïsme tue… en tout cas à long terme », Atlantico, 8 août 2013
43 Ibidem note 42

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